Editoriaux de nos éditions 2017. Textes Charles Vincent

ILE DE RÉ
Les architectes sont des magiciens. Des enchanteurs. Des thaumaturges. Cela fait des lustres qu'ils cherchaient une terre pour exercer leur art en liberté, et ils se sont appropriés l’île de Ré devenue l’île aux sorciers. Magie blanche sur Ré la blanche : pas une venelle, pas une parcelle qui ne recèle aujourd’hui l’un des fruits de leurs alchimies miraculeuses. Parfois leurs diableries confinent au divin, quand ils accèdent au pouvoir de résurrection. On a ainsi vu l’un de ces architectes alchimistes, dits aussi "archimistes" ou alchitectes", réussir un prodige qui tient de la transmutation : la renaissance d’une banale villa du siècle dernier, métamorphosée par la grâce d’un jeu de bardages, pergolas, volets coulissants et planchers amovibles, et l'apparition ensorcelante d'un ensemble qui joue à cache-cache avec le soleil, escamoté par des zébrures de baguettes magiques.
Un jour, les architectes se sont alliés à deux autres corporations de sorciers : les décorateurs et les designers. Ensemble, ils ont fait des merveilles. Ils ont créé ex nihilo, à partir de formules et de concepts interdits au commun des mortels, des édifices miraculeux où le métal fusionne avec le verre, le béton avec le bois, la résine avec la chaux, le chrome avec la pierre… Des bassins d’émeraude, des jardins enchantés, des endroits secrets où même le noir devient lumière.
Pour voir ces tours de magie, il faut être initié car ils relèvent de l’invisible, dissimulés derrière des portes, des volets et des murs tranquilles. Lesquels, si harmonieux soient-ils, n’en sont pas moins conventionnels, discrets, anodins. Pour passer outre ce trompe-l’œil, il faut détenir un sauf-conduit. Vous avez de la chance : par un tour de passe-passe, nous avons récupéré les clés.
Vous pouvez entrer...

LA ROCHELLE
A La Rochelle et alentour, il est des demeures d’exception que l’on a intensément plaisir à visiter, tout en les enviant secrètement à leurs chanceux propriétaires. A chacune de ces visites, une émotion profonde, une vive impression, une sensation forte ou une simple vibration positive dans l'air ensoleillé, se gravent de façon indélébile dans la mémoire profonde. Exquises réminiscences.
On se souvient avec ravissement de ce patio tranquille autour d'un long couloir de nage à trente degrés, qui offre généreusement sa plage de bois et ses plantations exotiques aux hôtes de passage. On se remémore avec délice cette dépendance endormie de château disparu, qu’une fée décoratrice a réveillée pour la métamorphoser en havre de quiétude enchanteur. On revoit avec bonheur cet édifice néo-basque de l’âge d’or des bains de mer, fondé sur le sable tel un mirage, qu’un designer vedette a transformé en palace belle époque flanqué d’un échiquier géant. On revit les parfums ensorcelants de ce jardin séculaire hanté par les âmes bienveillantes de peintres et de sculpteurs qui partagent le gîte avec tout un peuple d’icônes du design.
Un songe éveillé nous raccompagne entre ces murs tricentenaires au sein desquels un coup de baguette magique a fait naître un bassin japonais cerclé de métal, un singulier mur de plaques d’immatriculation cosmopolite, et mille et une couleurs chatoyantes et fantasmagoriques. C'est un régal que de se figurer intérieurement cette pure création d’architecte, bête de concours transpercée de lumière qui mérite plus d'une médaille d’or. Et quelle félicité procure l'évocation, ne fût-ce qu'en pensée, de cette villa balnéaire d’après-guerre sauvée de l’oubli par une réhabilitation à la fois respectueuse et audacieuse, complexe et harmonieuse, aux pilotis de béton qui chaloupent sur l’horizon marin. Contemplation.

BRETAGNE
Dans les maisons dont ce magazine vous ouvre les portes, vous pouvez entrer sans vous déchausser : pas de chichis quand on est en osmose avec la nature. Tenez, cet ancien garage automobile transformé en loft à la Eiffel, par exemple ; eh bien, la moitié de sa surface a été consacrée à la création d’un jardin luxuriant dont la vie communique avec l'intérieur en couleur. Aucune gêne non plus à ressentir sur le palier de cette demeure née de la forêt environnante : elle est si bien camouflée que ses baies vitrées disparaissent sous le reflet de la végétation qui l’entoure… Vous serez encore plus à l'aise dans cette construction tout en bois, apparue comme par enchantement au beau milieu d’une clairière : n’a-t-elle pas l’air d’appartenir au même monde que la sylve de pins qui l’a recueillie en son sein ?
En revanche, peut-être vous sentirez-vous obligé d’enfiler des patins pour visiter cet intérieur aux sols immaculés comme pour perturber l'intimité de ce foyer en robe de mariée, dont les cuirs blancs ne souffrent pas le moindre accroc, les surfaces en corian la moindre rayure, les sols en résine "glacier" le moindre grain de poussière…
Et sans doute serez-vous intimidé en pénétrant dans cette grange métamorphosée en loft hors normes, saisi de respect devant la dimension surhumaine de la réhabilitation ; comme si les architectes et les décorateurs avaient voulu ériger, autour de la charpente séculaire demeurée intacte, une cathédrale à la gloire du dieu Design.
Enfin, sur la terrasse de ce plain-pied sans volets ni portes intérieures, vous sentirez une brise de liberté venue de Californie souffler sur la Bretagne, entraînant avec elle la lumière des fifties et une certaine conception de l’american way of life.
Pas de doute, vous êtes bien sûr la côte Ouest.